L’espace public en Algérie : réformer les définitions pour ouvrir la voix au dynamisme civil

Par Hugo Côte-Petit-François

S’il existe un élément indispensable à la démocratie, c’est sans nul doute la société civile. Incarnation même de la population nationale, elle est protéiforme, et sa force dépend incontestablement de sa capacité à mobiliser l’espace public. Mais comment peut-elle justement s’y implanter, quand il dépend lui-même si fortement de la volonté des pouvoirs en place ?

L’espace public est un concept relativement nouveau, si l’on entend par là qu’il doit disposer d’une certaine capacité à être mobilisé par un groupe à des fins politiques ou symboliques. A la fois espace physique et abstrait, il est aussi devenu cyberespace avec la récente révolution des moyens de communication. Il peut être vu comme l’espace qui reste lorsqu’on soustrait à l’espace total l’espace privé. Mais encore, cette définition pose plus de questions qu’elle n’en résout : un espace institutionnel, tel qu’un parlement, est-il un espace public ou privé ? Quelles différences existe-t-il entre l’espace public et le lieu public ? Tous les parcs d’une ville sont-ils des espaces publics ? Quant à l’espace abstrait, entretient-il la même relation au privé que son équivalent physique ?

Le fait est qu’un espace n’est réellement public que lorsqu’il a un sens pour un groupe d’individus reliés entre eux par des liens autres que familiaux ou professionnels. Dès lors, il acquiert un caractère symbolique aux yeux de ce groupe d’individus, qui se rend compte du potentiel de mobilisation de cet espace à des fins politiques ou sociétales. Or cette interprétation soulève le problème de l’attribution d’un sens à un espace, physique ou abstrait, par plusieurs groupes d’acteurs distincts. Tous les espaces publics ne sont-ils pas par exemple mobilisés dans une certaine mesure par le gouvernement chargé d’administrer le territoire sur lequel ils trouvent leur expression ? La saturation de l’espace non privé par le gouvernement, à travers des législations supposées garantir le bien du plus grand nombre, peut avoir des conséquences diverses. Dans certains cas, elle privera l’espace non privé de son caractère public, en rendant sa mobilisation on l’attribution d’un sens à celui-ci impossible ; dans d’autres, elle lui imposera un sens qui le rendra important aux yeux d’un groupe d’acteurs.

Ce processus, qui pourrait être assimilé à une nationalisation de l’espace public, est perçu différemment selon le contexte historique et culturel dans lequel il prend forme. Dans le cas de l’Algérie, une combinaison de facteurs historiques et sociétaux associée à l’idée de « baylek » (il faut entendre par là, ce qui est du domaine de l’Etat, par opposition aux citoyens) a créé une atmosphère réticente autour des lieux saturés par l’Etat. L’attribution de sens symbolique aux espaces publics ne se fait donc qu’à contre-sens, et par conséquent ne participe pas du fleurissement de la société civile.

Or une solution est possible ; elle est même déjà mise en place dans certains quartiers d’Alger, c’est la réforme de l’espace public. En créant des espaces publics dépourvus de sens historique ou politique directement associé au gouvernement, on crée un espace public sujetl’attribution symbolique et à la mobilisation citoyenne. Ce sens symbolique et cette mobilisation citoyenne ne doivent pas être nécessairement à vocation politique ; ils peuvent aussi être bien plus sous-jacents, et peut-être alors plus encore significatifs. Car ce n’est que lorsque l’espace non privé paraît attrayant au public qu’il devient totalement public. Ainsi, une démocratisation de l’espace ne peut avoir que des effets positifs, puisqu’elle ouvre un nouveau domaine que les citoyens peuvent investir. Et dans un contexte urbain, comme celui d’Alger, cela passe forcément par une réforme architecturale.

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