Le vice-roi introduisit de vastes réformes en Égypte : il mit sur pied une armée de conscription à base de paysans égyptiens, qu'il utilisa ensuite pour repousser les frontières de l'Égypte. Ce système de conscription est le début d’un processus ou l’armée devient centrale dans la société égyptienne : le sentiment d’appartenance à l’armée a créé une forme de fidélité a cette institution.

Un autre moment-clé de l’histoire de l’armée égyptienne est la révolte du Colonel Ahmed Urabi (1841-1911).

Urabi était un général et homme politique égyptien qui conduisit la première révolte nationaliste égyptienne contre le pouvoir des Khédives puis contre la domination européenne. À partir de 1879, les nationalistes manifestent contre plusieurs réformes menées par le gouvernement du Khédive Ismaïl Pacha. C'est le début d'un mouvement connu sous le nom de révolte d'Urabi Pacha. La plupart des réformes contestées sont abandonnées grâce au soutien dont Urabi bénéficie au sein des forces armées et le Khédive Ismail doit se démettre en faveur de son fils. Avec les militaires et les paysans, Urabi Pacha se joint aux réformateurs pour mettre fin à l'influence occidentale dans le pays et mettre fin au pouvoir du Khédive Tawfiq, fils d'Ismail, qui a remplacé son père. Devant la popularité des revendications d'Urabi, le gouvernement le nomme sous-secrétaire au Ministère de la Guerre avant de lui accorder le poste de ministre. Il conduit alors une réforme pour instituer une assemblée parlementaire en Égypte et pendant les derniers mois de la révolte (de juillet à septembre 1882) il obtient le poste de premier-ministre. Cette révolte est significative car elle inaugure l’entrée de l’armée dans la vie politique en Egypte, même si c’est au prix d’opposer le système politique.

Finalement, un autre évènement crucial déterminant le futur de l’armée égyptienne dans la société égyptienne est la participation de l’Egypte dans la guerre israélo-arabe. 

 L’armée égyptienne participa à la guerre israélo-arabe de 1948-1949. La guerre fut une véritable défaite pour l’armée égyptienne. Généralement, les États arabes ont été ébranlés par la défaite (décrite comme Al Naqba, la catastrophe). La plupart des responsables politiques arabes de la période seront assassinés ou renversés dans les années qui suivront, sur fond de poussée du nationalisme arabe : assassinat du Premier ministre égyptien Nokrachy Pacha fin décembre 1948 par un Frère musulman, et le coup d’Etat de 1952 organise par le mouvement des officiers libres. L’armée égyptienne s’est alors présentée comme le sauveur de la nation contre le régime corrompu et incompétent du roi Farouk Ier.

 

II. L'armée Egyptienne sous Nasser

Contexte

    L'armée égyptienne s'organise et s'équipe à la suite du traité anglo-égyptien de 1936 qui définit les nouvelles relations entre les monarchies égyptienne et britannique. L'armée se sophistique mais est toujours réservée à certaines classes car il fallait payer 60 pounds pour y être enrôlé.

Même si l'armée était formée de personnes appartenant aux classes aisées, elle  développe progressivement une hostilité envers la royauté, qui ne s'affirme officiellement comme opposée au Roi qu'après la création de l'état d'Israël en 1948. Cette opposition politique est dirigée par les  Frères Musulmans engagés dans l'armée.

L'Egypte de Nasser, une "société militaire" _ Anwar Abdel Malek

   En 1952, des dissidents de l'armée que l'on appelle les "officiers libres" vont renverser le Roi et installer Mohamed Neguib. Une concurrence s'installe entre lui et Nasser, et c'est de dernier qui ressort vainqueur de cette rivalité qui va durer près de 2 ans. L'armée va davantage se rapprocher du peuple lorsque son chef, Abdel Hakim Amer (ami de Nasser) décide de l'ouvrir aux classes les plus défavorisées => l'armée s'ancre dans le peuple égyptien.

      L'industrie militaire se développe en même temps et on assiste de façon graduelle à la présence de l'armée égyptienne comme un appareil d'Etat, un organe fondamental dont on n'envisage pas la disparition.  Presque tous les ministres, cadres et hauts fonctionnaires sont des anciens officiers. Le corps militaire qui pourvoyait aux fonctions de l'état s'impose, jusqu'à atteindre un taux de 65% de militaires au pouvoir.

Les années 1955-1956 correspondent à l'apogée de la présence militaire au sein de l'Etat.  Ces années mettent surtout en évidence la faiblesse de l'armée en matière de défense nationale, notamment durant l'épisode de la Crise de Suez. Nasser va prendre conscience du besoin de l'amélioration, et la sophistication des troupes. 

The army is a basic factor in Egyptian life. Our revolution was stimulated in the army by a lack of equipment. If our officers feel we still have no equipment, they will lose faith in the government.

 Les  attaques Israéliennes dans les zones contrôlées par l’Egypte à Gaza font de nombreux morts, ce qui motive davantage le président à se rapprocher de l’Union Soviétique pour se procurer des armes. Bien qu’il réussisse à renforcer l’armée, cette dernière prend de l’importance jusqu’à devenir un centre de décision politique, pour devenir un « Etat dans l’état ».

La guerre du Yémen

L’armée égyptienne va en 1962 combattre les royalistes et soutenir les républicains qui veulent abolir la monarchie. Cette guerre interposée entre l’Egypte de Nasser et l’Arabie Saoudite de Faysal mobilise 70 000 troupes et va faire entrer l’armée dans une logique de permanents approvisionnements, ce qui va d’une part asseoir le renforcement de l’armée, et d’autre part obliger l’état à pourvoir à tous ses besoins.  L’état répondant à toutes ses attentes, l’armée reste au Yémen pendant 5 ans, avec un passage de 70 000 troupes à 150 000. Si on s’attendait à une révolte de la population civile au vu des dépenses multiples effectuées sur le terrain, on assiste au contraire, puisque les civils veulent s’engager dans ce conflit dans une perspective de « défense nationale ». Ils avaient aussi des privilèges : accès privilégié aux soins médicaux, possibilité de se procurer des biens de luxe qui ne se vendaient pas dans l’Egypte socialiste. Les militaires en service s’enrichissent facilement, ce qui motive les moins aisés à les rejoindre.La désillusion de l’armée se voit pendant la guerre des 06 jours en 1967. Les jugeant inefficaces, Nasser déchoit Amer et son Etat-major. Les troupes au Yémen ont monopolisé tous les moyens de défense (armes, hommes etc.), ce qui a fait défaut pendant cette guerre. Encore une fois, Nasser fait appel aux Soviets. 

   On voit donc que l’Egypte de Nasser est marquée par cette omniprésence militaire qui a pour veut maintenir son rôle de défense du pays contre les menaces extérieures. L’armée va voir ses effectifs grandir, son champ d’action s’étendre et son rôle devenir aussi politique car les militaires sont désormais hauts fonctionnaires dans l’état. L’appellation « Etat dans l’état » n’est légitime qu’après la guerre du Yémen, car c’est dès ce moment que l’armée prend du poids et monopolise les dépenses de l’état. Surtout c’est à ce moment que les civils veulent rejoindre le corps militaire. Avant, l’armée était certes un outil fondamental, mais c’était le gouvernement et l’armée, non pas l’état militaire dans l’état. 

III. L’armée à la fin de Nasser: corps militaire, agent économique.

C’est a travers l’économie, et sa gestion que l’armée fait lentement la place qu’elle occupe aujourd’hui, et ce sous Anwar El Sadate, fervent défenseur du libéralisme, et souhaitant se retirer de la vague socialiste nassériste qui nuirait aux accords qu’il fait officieusement avec le “camp de l’ouest” en contexte de Guerre Froide, leur promettant loyauté, et bons services.En théorie, le corps militaire explique son implication dans l’économie dans sa volonté d’autonomie et de détachement des dépenses de l’Etat pour mieux se construire et se développer. Dans la réalité des choses, l’état est encore le plus grand “investisseur” de l’armée. 

    L’armée, l’état et l’administration: entre harmonie et contrôle

L’activité économique de l’armée, et ce depuis les années 1960, n’est pas une fin, mais un moyen de justifier les sommes administrées à cette même armée.

Cette influence économique traduit toutefois le désir de la Présidence de « s’acheter » les faveurs de l’armée, bien plus qu’une réelle emprise économique de l’armée sur la politique.  La présidence est d’ailleurs issue de l’armée (Nasser et Sadat ont fait parti de la Ligue des Officiers Libres).

Sur un plan purement économique, le jeu des commissions enrichit l’establishment militaire et assure l’élite économique de continuer à recevoir des contrats de la part de l’armée.

Mais l’armée est bien plus qu’un corps militaire a ambitions économiques, c’est un ciment social. Présente dans toutes les catégories sociales, liant toutes formes de groupes et de communautés, l’armée est un pilier de la pensée égyptienne moderne par son omniprésence, la sensation de stabilité qu’elle semble véhiculer, et la nécessité d’avancer de pair avec cette armée pour atteindre une forme de sérénnité dans les rues, dans les villes, dans les foyers, et dans les esprits.

Et donc, l’armée est partout. Dans chaque secteur d’activité, dans chaque administration, a chaque bureau et dans chaque institution, l’armée est représentée par un ou plusieurs (souvent plusieurs) de ces membres.

Les officiers issus de l’Académie militaire fournissent les cadres dans tous les secteurs de l’administration et de l’économie et de la politique égyptiennes. Ils font partie du projet de modernisation et de mise en valeur de la nation développé par les Officiers libres.     L’armée favorise alors la mobilité sociale des nouvelles couches moyennes.

Mais c’est une intégration contrôlable et contrôlée d’une main de fer: .Des postes administratifs et des sinécures sont ainsi offerts aux gradés afin de leur ôter toute autre ambition. Toute activité politique est interdite aux soldats en exercice. Pendant la présidence de Anouar al-Sadate, les ministres issus de l’armée ne sont plus que 13%. 

Les limites d’une armée aussi omniprésente?

La popularité de l’armée égyptienne sous Sadate évolue au fil des guerres, et au fil des défaites. Elle décroit mais la  propagande officielle est très patriotique et repose fortement sur l’importance de l’armée dans la nation. En particulier, depuis la guerre de 1973, considérée comme une victoire, la fierté nationale est davantage exaltée à travers l’armée. Encore aujourd’hui, les forces armées sont le tabou, la ligne rouge. De nombreux mémos sont envoyés aux journalistes leur demandant de respecter la raison d’Etat et de soumettre toute mention de l’armée à un contrôle préalable.

Beaucoup diraient que l'armée a longtemps représenté un moyen de réussir quelle que soit son origine sociale mais que ce temps était révolu. La population ne voit plus son utilité. Actuellement, elle n'est pas en guerre avec l'extérieur et n'assure plus la sécurité à l'intérieur. Elle souffre de voir son pouvoir remis en cause par les Frères musulmans.

C’est par son hégémonie et son autosuffisance économique que l’armée a pu s’implanter petit à petit dans les esprits et les coeurs egyptiens. Quand les moyens sont là, les infrastructures qui permettent une meilleure vie le sont aussi, et par extension, l’impression que l’armée oeuvre pour le bien être de la population créée une relation d’attachement et de respect à double tranchant: en respectant l’armée on légitime sa présence dans toutes les strates politiques pour toutes les strates sociales, et par conséquent, on lui donne plus de pouvoir qu’elle ne devrait avoir. L’armée devient membre à part entière de la société, entité propre et distinct, hors champ de guerre, elle garde encore et toujours le même poids. 

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